1001 nuits Salman Rushdie

Deux ans, huit mois et vingt-huit jours de Salman Rushdie

Si je m’attendais à une telle fin…

« Dans son dernier roman paru aux éditions Actes Sud, Salman Rushdie règle ses « contes » en un rien de temps : « Raconter le passé, c’est aussi raconter le présent ». Un livre à mettre entre toutes les mains ! » Marc Michiels, Le Mot & la Chose

 

La princesse de la foudre, jinnia du Monde Magique, s’aventure dans les contrées des hommes. La verve du philosophe Ibn Rushd l’attire. Au cours de nombreuses nuits d’amours et de discussions, la princesse qui se fait appeler Dunia donne la vie à de nombreux enfants.

 

Sa royauté et son caractère magique ne l’empêcheront pas d’être abandonnée par son époux humain. Loin de se départir de son amour pour lui, elle décide de rejoindre son Monde alors que les failles entre le monde du haut et celui du bas se referment.

 

Il faudra attendre de nombreuses années, des siècles mêmes avant que les jinns ne rejoignent le monde des humains. Dunia fait partie du voyage, tout comme des jinns sombres prêts à diffuser les paroles de l’ennemi juré de Ibn Rushd : Al-Ghazali.

 

Les jinns sombres répandent le chaos sur terre. Ils distillent la peur dans les cœurs humains dans l’optique de les pousser vers la foi et le respect d’un Dieu tout puissant et redoutable. Pour contrer ceux-ci, Dunia fait appel à ses nombreux descendants : les Duniazat. Ils sont doués de pouvoir qui leur sont encore inconnus.

 

Parmi ces futurs héros, il y aura Geronimo, Jimmy Kapoor ou encore la terrifiante Teresa Saca. Tous, insouciants du destin qui les attend, auront un rôle déterminant dans la guerre à venir…

Un peu plus sur l’auteur et son œuvre

Ahmed Salman Rushdie est un écrivain britannique d’origine indienne. Son style littéraire est un mélange entre des récits mythiques et fantastiques avec un brin de réalisme. On qualifie alors son style de réalisme magique. Il commence sa carrière d’écrivain avec un premier conte fantastique : Grimus. Celui-ci passera relativement inaperçu.

 

Il se fait peu à peu connaître en 1981 avec son roman Les Enfants de Minuit. Il sera notamment récompensé du James Tait Black Mémorial Prize et du Booker Prize. Sa carrière se poursuit et sera sujette à des controverses avec son roman Versets Sataniques en 1988. L’ayatollah Khomeini, ira jusqu’à déclarer une fatwa préconisant l’exécution de l’écrivain.

Au centre de la polémique une image jugée irrévérencieuse du prophète Mahomet. Le roman Les Versets Sataniques sera d’ailleurs censuré dans de nombreux pays (Pakistan, Inde, Arabie Saoudite, Egypte, Somalie, Indonésie, etc.)

 

Ainsi, Salman Rushdie se présente comme un symbole de la lutte pour la liberté d’expression et contre l’obscurantisme religieux dans les médias occidentaux.  Il est d’ailleurs commandeur dans l’Ordre des Arts et des Lettres, ainsi que le membre de la Royal Society of Literature. Cependant, il reste une figure controversée dans le monde musulman. C’est particulièrement le cas au Pakistan et en Iran, où la fatwa de Khomeini est toujours d’actualité.

Le genre réalisme fantastique

Mêlant à la fois notre réalité aux mythes et légendes musulmans, c’est sans doute ce qui m’a attirée dans la découverte de ce roman. Ce n’est qu’en lisant la biographie de l’auteur que j’ai eu vent des controverses et autres actualités de ce dernier. Je me doutais bien que ce dernier était engagé, cela transparaît à chaque niveau de lecture.

 

C’est un genre que j’apprécie. J’en ai lu plusieurs similaires, mais c’est sans doute le premier livre qui m’entraîne dans le monde des légendes arabe-musulmanes. Les jinns sont, après tout, une source de mystères et d’intérêts. Personnages de feu et de fumée, j’ai adoré me plonger dans l’histoire du Monde Magique.

L’originalité du récit réside principalement dans la façon dont l’auteur nous conte l’histoire. C’est en vérité un narrateur extérieur qui nous entraîne dans les aventures de Dunia et de ses descendants. Leur histoire qui semble se dérouler à notre époque — on le ressent principalement dans les références culturelles de l’auteur — est présentée comme un conte d’une lointaine épopée.

 

Comme le présente le narrateur, l’histoire de Dunia et surtout de Geronimo s’apparente un peu à l’Iliade ou l’Odyssée. Le conte peut bien être le récit d’événements contemporains — pour nous lecteurs —, il s’inscrit dans la durée pour le narrateur. Ce dernier nous parle d’un événement qui s’est passé des années avant sa naissance. C’était une touche originale et novatrice.

Une ode aux contes des mille et une nuits

Deux ans, huit mois et vingt-huit jours, cela correspond parfaitement à mille et une nuits. Salman Rushdie rend un parfait hommage aux contes et légendes des mille et une nuits. Tout dans l’écriture de ce roman nous renvoie à ces contes. Personnellement, je ne les ai jamais lus, et vous ?

 

C’est sans aucun doute une lacune à laquelle il va falloir que je remédie. J’ai toujours voulu les lire mais je me suis toujours penchée sur un autre livre, ou un autre roman à lire avant de me lancer dans ces contes. Je ne peux décidément plus procrastiner après avoir lu ce roman.

« La manière humaine était le faire, la réalité humaine était l’altération, les êtres humains ne cessaient […] d’aimer et de haïr — d’être, somme toute, intéressants, et lorsque les jinns eurent la possibilité d’emprunter les failles entre les mondes et de se mêler aux activités humaines, […] ils se sentirent paradoxalement plus eux-mêmes qu’ils ne l’avaient jamais été dans le Monde Magique. »
Extrait de Deux ans, Huit mois et Vingt-huit nuits

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On retrouve bien entendu les mêmes démons, les mêmes entités qui peuplaient les contes. Les jinns sont sans aucun doute les éléments les plus apparents qui font références aux mille et une nuits. Néanmoins, on retrouve également Shérazade et aussi la caverne des quarante voleurs en la demeure de l’ifrit Zumurrud.

Une métaphore de l’obscurantisme religieux

Certes, tout cela je l’aurais deviné si j’avais découvert la biographie de l’auteur avant de commencer ma lecture de Deux Ans, Huit Mois et Vingt-huit Jours. Vous retrouverez dans les pages de Salman Rushdie une condamnation de l’obscurantisme religieux. Cela commence dans le combat verbal entre Ibn Rushd et Al-Ghazali.

 

Alors qu’un — Ibn Rushd — est le fervent défenseur de la libre pensée et de la liberté d’expression, Al-Ghazali est le philosophe religieux par excellence, qui condamne tous les actes des hommes suivant leur conscience religieuse. Pour lui, les hommes agissent uniquement dans leurs intérêts propres et notamment dans leur volonté de s’épargner une colère divine.

C’est le débat entre les deux hommes qui est à l’origine du conflit qui opposera les grands ifrits obscurs à la princesse de la foudre. Le philosophe prédit que la peur renverra les hommes dans une grande ferveur religieuse. Au fond, tout est dit. Le Bien et le Mal de chaque côté, un certain manichéisme du récit dans lequel Salman Rushdie oppose la liberté à un obscurantisme religieux.

 

Il ne désigne aucune religion mais une seule Religion dans son grand ensemble, envoyant les uns contre les autres les croyants de différents dieux. L’obscurantisme, la peur et la frustration se confondent et s’affrontent, renvoyant à un autre concept abordé dans ce livre.

La « Normalité » contre « l’Etrangeté »

Alors que les failles entre les deux mondes s’ouvrent, des événements étranges surviennent dans les rues de Manhattan. C’est le début d’une période que le narrateur appelle « l’Etrangeté ». Au cours de celle-ci, des événements surviennent à différents individus, des dons étranges sont donnés aux descendants de Dunia.

 

D’autres se retrouvent à survoler le sol de quelques centimètres, comme ce bon Geronimo. Ces étrangetés, ces changements poussent les gens à se méfier, à avoir peur. C’est le début de la peur de son prochain, la peur de l’autre, la peur de la différence.

Salman Rushdie, au delà du simple obscurantisme religieux, nous parle aussi de la différence et de la peur de l’autre. Geronimo apparaît comme le principal représentant de ce nouveau thème. Il le traite de manière diffuse mais cette discrimination de la différence reste présente aussi bien chez les ifrits qui dénigrent les humains, les hommes qui ignorent les différences d’autrui, ou même chez Teresa Saca qui développe une haine inextinguible pour tous les jinns.

 

De fait, ce personnage Teresa Saca est sans doute l’un des personnages les plus intéressants du roman. Elle est ambiguë, mauvaise, guerrière du camp de la lumière et pourtant, agressive et violente. Elle devient ce petit grain de sable qui vient rompre le mécanisme bien huilé du manichéisme littéraire. La fin n’en est que plus belle.

Un final en apothéose

Au fur et à mesure de l’histoire, je me suis retrouvée à lire un roman mi-réaliste, mi-fantastique dans lequel, il était clair que Dunia était une jinn lumineuse affrontant des jinns obscurs et malfaisants. Un concept quelque peu manichéen que l’on retrouve dans de nombreux autres romans  — Tolkien cela vous dit quelque chose…

 

Pourtant, en arrivant en fin de roman, on se rend compte que le discours de Salman Rushdie n’est pas aussi divisé. Il y a, comme cité précédemment, Teresa Saca qui est instable et sombre, mais lutte pour Dunia. Il y a aussi la réalisation de Geronimo, qui comprend que les jinns obscurs sont une représentation de l’obscurité qui existe au fond de chacun.

Ce n’est pas tellement pour cela que je parle d’apothéose, mais bien la conclusion du conteur / narrateur. Alors qu’il parle d’un monde idyllique découlant de cette guerre des jinns, on se rend compte que tout n’est pas aussi beau est magnifique qu’on pourrait le croire…

 

« Mais il est un point sur lequel tout le monde est d’accord : raconter le passé, c’est aussi raconter le présent. Raconter quelque chose d’imaginaire, c’est aussi raconter la réalité. Si ce n’était pas le cas, l’entreprise serait vaine, or nous nous efforçons dans notre vie quotidienne d’éviter autant que possible les activités inutiles. »  Extrait de Deux ans, Huit mois et Vingt-huit nuits

Conclusion

Il y a encore quelque temps, j’aurais dit que ce roman était un conte fantastique qui permettait de découvrir une certaine originalité de récit avec ce mélange entre un monde actuel et contemporain qui semble être l’environnement d’un conte et d’une légende.

 

Pourtant, à présent, j’ai tendance à trouver bien plus d’attrait à ce livre que j’ai pu en trouver au début. La fin m’a laissé pensive et j’ai tout simplement adorée celle-ci. On arrive à une fin qui prouve bien que la perfection n’est pas si parfaite.

 

Alors oui, le manque de dialogues — propre au conte — les personnages qui apparaissent comme des héros assez éloignés de notre réalité, alors qu’ils en sont pourtant les acteurs, m’ont fait croire que j’allais avoir du mal à m’intéresser à ce récit, à m’accrocher à celui-ci.

 

Cependant, on se prend à lire un roman philosophique, aux pensées bien plus développées et profondes que celles que j’avais pu lire dans un roman comme l’Alchimiste. Cela reste une lecture que j’ai trouvé un peu difficile car elle ne s’apparente pas tant à un roman fantastique qu’à une épopée métaphorique.

 

« Rushdie marie l’ironie à l’épopée, la légende à la réflexion. Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits : mille et un jours exaltants. » Claire Devarrieux, Libération

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